14.01.2009

L'orage,

Il faisait chaud et moite, l’Honorable commençait à regretter de s’être engagé si loin de chez lui. Il était parti juste après midi et avait suivi quelques sentes sur le coteau. Plongé dans ses pensées, il avait parcouru plusieurs lieues sans en prendre conscience. L’après-midi était déjà très entamée et l’air s’appesantissait de plus en plus. Ses pas l’avaient conduit dans un endroit presque inconnu de lui. Il savait qu’en redescendant vers la vallée, il retrouverait la rivière et son chemin, mais il se sentait las et l’air de plus en plus lourd ralentissait son pas et son esprit. Il continua donc sur le chemin qui s’ouvrait devant lui. C’était terre de rocaille sur ce versant. L’herbe sèche ajoutait à l’impression d’étouffement. Il flottait comme une odeur de suie. Derrière le coteau, le ciel était en train de changer. Des nuages s’amoncelaient, mus par un vent d’altitude qui n’atteignait pas le sol.

Il sentit que l’orage s’approchait et qu’il n’aurait pas le temps de trouver un abri. Il hâta un peu le pas, espérant voir le chemin obliquer vers la vallée. Au sortir d’un tournant de la pente, il distingua sur l’autre flanc ce qui lui sembla être une chapelle en ruine.

Le ciel s’obscurcissait de minute en minute. Pourtant, l’air restait encore immobile, retenant son souffle. Malgré sa crainte de se faire surprendre à découvert sur le coteau l’Honorable était saisi par la beauté sauvage de la scène.

Il avançait, se guidant sur la chapelle qui se cachait et se révélait à lui de val en mont. Le chemin de moins en moins bien tracé serpentait entre des rochers, descendant et montant à flanc de coteau, plongeant dans un repli puis s’accrochant de nouveau à la pente.

Au sortir d’une de ces combes, il fut stupéfait de tomber sur Feu Follet, qui semblait l’attendre au milieu du chemin. Que faisait-il là si loin de… Si loin d’où d’ailleurs ? L’Honorable s’arrêta, il ne savait pas où vivait Feu Follet, c’était toujours lui qui venait à sa rencontre. Sauf quand il le surprenait comme aujourd’hui. Mais était-ce par hasard ? L’honorable se promit d’y revenir plus tard, le temps n’était pas à la réflexion.

Feu Follet s’adressa à l’Honorable d’une voix calme et assurée : « La foudre va tomber bientôt ». L’Honorable su immédiatement que ces mots ne pouvaient être mis en doute. Feu Follet ajouta : « Vite il faut se presser de redescendre ».

Redescendre ? L’Honorable se dit que son jeune ami oubliait ses vieilles jambes. Il répondit à Feu Follet : « Je me dirigeais vers cette chapelle, là-bas de l’autre côté du versant ».

L’Honorable remarqua la légère tension qui s’afficha sur le visage de Feu Follet, puis il vit son regard s’abaisser sur sa canne. En d’autres temps, il se serait assis, et ils auraient parlé. Mais le tonnerre allait se déchaîner, il en était sûr et le flanc dénudé du coteau ne les protègerait pas.

Feu Follet, s’écarta, « Oui allons-y, très vite maintenant ». Sa voix s’était tendue.

L’Honorable repris donc le chemin. L’air semblait s’être encore épaissi. Lors des quelques minutes qu’avait duré l’échange avec Feu Follet, le ciel s’était presqu’entièrement obscurci. Il régnait une lumière de fin du monde, rasante, venant d’on ne sait où. Du plus vite qu’il pu, il se dirigea vers la chapelle, qu’il voyait maintenant de plus en plus distinctement. C’était un bâtiment modeste entouré de buis.

Il sentait Feu Follet sur ses talons. Lui qui habituellement, dans leurs pérégrinations, voletait autour de lui, se contentait de le suivre et de le presser. « Vite, vite, il faut faire vite. »

L’air retint son souffle et un éclair zébra le ciel immédiatement suivi par un roulement qui rebondit en écho dans le massif.

En l’espace d’une seconde, le temps bascula. L’air immobile se chargea de vent et la pluie tomba brutalement comme si elle avait attendu les trois coups pour entrer en scène.

Oubliant son âge et sa fatigue, l’Honorable se mit à courir vers la chapelle, pressé par Feu Follet : « Cours, cours, plus vite ! »

Autour d’eux les éléments se déchainaient, un craquement déchira le ciel et la foudre tomba de nouveau sur le coteau.

L’Honorable parcouru les derniers mètres à bout de souffle et arriva devant la chapelle. Il saisit la poignée de la porte et jura. « Fermée ! ». La pluie s’abattait maintenant en trombe sur eux. Il se retourna et aperçut Feu Follet qui contournait la chapelle. Il voulu le suivre, mais Feu Follet lui cria « Attends-moi ! ». Il se colla contre la porte et regarda autour de lui, il faisait sombre, le vent tourbillonnait chargé de pluie. Un arc de lumière fusa des nuages et rejoignit le sol au creux de la combe où ils se trouvaient encore il y a quelques minutes. Mais déjà Feu Follet était de retour. Il tendit à l’Honorable une grande clef, ce dernier s’en saisit, ouvrit la porte et s’engouffra dans la chapelle.

Celle-ci était vide, sombre, éclairée juste par la fulgurance de la foudre qui venait à nouveau de tomber. Les éclairs succédaient aux roulements de tonnerre, jamais l’Honorable n’avait vu pareil orage. Il frissonna, la température moite de l’après-midi s’était abaissée brutalement et trempé comme il était, il en ressentait plus encore la différence.

Il se retourna vers la porte. Feu Follet lui tournait le dos, il faisait face au déchaînement sur le seuil de la porte restée ouverte. Des vagues d’eau s’engouffraient à l’intérieur portées par le vent. Un autre claquement fit vibrer la pierre, l’orage était au-dessus d’eux.

Il cria pour couvrir le grondement : «Feu Follet entre ! Ferme cette porte ! » Feu Follet se retourna comme à regret, il était trempé de pluie, il s’immobilisa.

Profitant du silence partiellement revenu entre deux coups de tonnerre, l’Honorable repris tout doucement « Je t’en prie Feu Follet, fermons cette porte, viens à l’abri ». Il joignit le geste à la parole et arc-boutés tous les deux contre le vent, ils repoussèrent les vantaux de la porte et firent jouer la serrure.

L’Honorable regarda de nouveau autour de lui. La chapelle était vide de tous bancs ou objets pieux. Un éclair lui permit de voir les traces que les crucifix et ex-voto avaient laissée sur les murs.

Le sol était fait de dalles grossières. Sur un des côtés, un tas de paille, d’où venait-elle ? Il s’approcha, elle semblait sèche. Il ôta sa veste trempée et s’assit, épuisé, le dos contre le mur.

Il regarda Feu Follet, il était appuyé contre la porte et semblait grelotter de froid, l’air absent.

« Viens Feu Follet, l’orage va durer, viens t’asseoir et te sécher un peu »

Un nouvel éclair vint éclairer la scène accompagné d’un craquement tellement proche qu’il semblait qu’il était tombé devant la porte même.

Le trait e lumière pénétrant la chapelle, l’Honorable leva les yeux vers le plafond et aperçut des vitraux. Mariant le bleu profond et le rouge, ponctués de vert et de jaune, ils étaient superbes dans la lumière de l’orage. Ce n’étaient pas, et de loin, des vitraux pour une petite chapelle isolée. Ils n’auraient pas dépareillés dans les lieux les plus orgueilleux de la foi. Il fut soufflé de les trouver là.

Feu Follet s’était approché et assit à ses côtés. L’Honorable le regarda, il était un peu misérable, trempé, grelotant, la mine fatiguée.

Il eut honte d’un coup de s’être plus intéressé aux vitraux qu’à son ami.

« Rapproche-toi, tu es transi de froid »

Feu follet s’approcha un peu et entoura ses jambes de ses bras, il se balançait légèrement.

L’orage continuait à tonner à l’extérieur, interdisant la conversation.

L’Honorable renversa sa tête contre le mur, de nouveau saisi par la lueur des vitraux.

Il se tourna légèrement vers Feu Follet. Les yeux mi-clos, il semblait absent au brouhaha ambiant.

En réalité, bien des choses étaient étranges. Feu Follet qui l’attendait sur le chemin, sa grimace quand il avait parlé de la chapelle, la clef qu’il avait été cherché on ne sait où. Et puis cette chapelle, dont il n’avait jamais entendu parler, qui semblait plantée là, loin de tout, modeste édifice qui recelait pourtant des vitraux magnifiques.

Encore une fois, l’Honorable se demanda qui était ce petit être qui était entré un jour dans sa vie et qui, il devait bien se l’avouer, lui était devenu essentiel. Ce Feu Follet qui, il en était sur, venait de lui sauver la vie.

Mille questions lui venaient, mais justement elles étaient bien trop nombreuses pour qu’il osa les poser. Alors il fit la seule chose qu’il avait à faire, tremblant de son geste, il se rapprocha un peu de Feu Follet et ouvrit son bras. «Viens te réchauffer Feu Follet ».

Sans un regard, Feu Follet, se glissa un peu vers lui et posa la tête sur son bras, levant lui aussi les yeux vers la voute de la chapelle que les éclairs éclairaient par intermittence.

L’orage dura longtemps, l’Honorable senti Feu Follet progressivement se détendre, cesser de greloter. Puis sa tête se fit un peu plus lourde sur son bras et bascula légèrement dans le creux de son épaule. Il s’était endormi, dans le fracas du tonnerre qui ne semblait pas l’atteindre.

Et puis les éléments doucement s’apaisèrent, mais l’Honorable se garda bien de réveiller Feu Follet. Il laissa, dans la lumière revenue, ses pensées reprendre leur cours, il n’avait que des questions, mais il était sur de ne pas vouloir avoir toutes les réponses. Feu Follet était un miracle et on ne pose pas de questions aux miracles.

 

 

10.12.2008

La pierre

 

Alors qu’à l’accoutumée, il profitait de la douceur du jour pour faire quelques pas, l’Honorable vit Feu Follet qui semblait abimé dans la contemplation d’une pierre.

Feu Follet lui tournait le dos. Il s’approcha sans bruit.

« Bonjour Honorable »,

Feu Follet n’avait pas bougé d’un centimètre, ne s’était pas retourné.

L’Honorable sourit, on ne pouvait pas surprendre ce rayon de lumière.

Il resta à quelques pas, silencieux et, s’appuyant sur sa canne, il regarda Feu Follet toujours immobile.

Il se dit qu’il savait bien peu de choses sur son ami.

Il ne l’avait jamais vu dormir, il apparaissait de nuit comme de jour, sans sembler tenir compte qu’il fit soleil ou pénombre. Il arrivait ainsi, de nulle part, souvent agité d’une question. Il ne s’enquérait jamais de savoir s’il dérangeait, cela ne semblait simplement pas lui traverser l’esprit. Pourtant, il n’était jamais indélicat. Il était simplement, plus présent au présent que nul autre.

L’Honorable laissait son esprit vagabonder, tout en continuant à observer Feu Follet. Celui-ci n'avait pas ajouté un mot depuis son bonjour, il ne quittait pas de yeux cette pierre qui ne semblait n’être rien d’autre qu’une pierre.

La situation n’étonnait pas l’Honorable, l’étonnement même eut été irrespectueux de la nature de Feu Follet. Le moindre soupçon d’impatience à son égard eut été une injure. Feu Follet n’inspirait tout simplement pas les sentiments médiocres. Qu’il soit entré dans sa vie était un tel cadeau et une telle exigence que souvent l’Honorable en ressentait une émotion profonde, qu’il n’aurait pu expliquer.

Qui était Feu Follet ? Il en savait si peu sur lui, bien qu’il ait le sentiment presque évident de le connaître.

Il se souvint de la première fois qu’il l’avait croisé. Il était tard, la lune était déjà haute mais les nuages la masquaient et la nuit était noire. Quand soudain, au sortir de la forêt, Feu Follet était apparu, effrayant les chevaux du cocher.

A cette minute l’Honorable avait su que sa vie serait bouleversée.

Il ne lui avait pas demandé d’où il venait ou qui il était. Toute question, il le sentait, eut été une énormité.

Poursuivant sa réflexion, l’Honorable se rendit compte qu’il ne s’était jamais vraiment interrogé sur qui était Feu Follet. Son ami était il une amie, ou un ami ? Ses attaches graciles éveillaient parfois en lui une émotion oubliée. Il avait la grâce du faune et l'impétuosité de la cavale.

L'Honorable avait le sentiment un peu étrange que Feu Follet ne s’était pas encore… déterminé. Il y avait en lui la promesse que contient le bourgeon quand on ne sait encore quel fruit ou quelle fleur il porte.

Avait-il un âge ? Parfois il lui semblait converser avec un enfant, à d'autre moment il se sentait bien immature aux côtés de sa sagesse.

Il aimait son impatience, son agitation et aussi sa capacité totale de concentration. Comme à l’instant, dans sa contemplation de la pierre. Une concentration qui était tout sauf passive. Il était immobile, nulle flammèche ne l’agitait et pourtant l’Honorable percevait la densité de sa présence, l’énergie contenue, brulante.

L’Honorable se laissait emporter, il le sentait, le savait. Il avait trop vécu pour ne pas reconnaître cette émotion. Mais il restait à sa place. C’était déjà un si joli présent d’être là.

« Cela fait une heure qu’il n’a pas bougé »

L’Honorable sorti de sa rêverie,

« De qui parles-tu Feu Follet ? »

« Et bien de lui ! »

Feu-Follet désignait la pierre

L’Honorable fit mine d’avancer, mais Feu Follet l'arrêté :

« Attention, ne va pas l’effrayer ! »

L’Honorable concentra alors son regard sur cette pierre qui semblait tant intriguer Feu Follet

Et, il distingua, une légère rupture dans son grain, indéfinissable. Il se tendit un peu plus vers elle, et découvrit ce qui fascinait Feu Follet.

Il y avait sur cette pierre, un lézard, un lézard de la famille des caméléons, presque invisible. Lui pourtant qui n’était qu’à deux ou trois pas ne l’avait pas vu dans un premier temps.

Feu Follet reprit la parole "A chaque nuage qui passe sa peau s’assombrit, puis elle s’éclaircit de nouveau, mais il ne semble pas en avoir conscience, je crois même qu’il dort. Je me demande qui commande ces transformations. Peut être est-ce le ciel, ou la pierre et qu’il n’est qu’un miroir. Peut-être est-il caméléon marlgré lui»

 

Feu Follet resta encore quelques minutes immobiles, se taisant,

Puis, dans un grand rire, il se redressa et claqua dans les mains. La pauvre bête fut presque suffoquée de surprise, elle resta une demi-seconde immobile de stupeur, puis bondit de la pierre, dans l’herbe, passant de gris au vert dans l’instant. Et, de toute la vitesse que lui permettaient ses courtes pattes, disparue dans un amas de broussailles.

 

Feu Follet tourna son visage vers l’Honorable, ses yeux étaient rieurs et l’Honorable eut un instant l’impression que son ami avait exactement entendu toutes les pensées qui lui avaient traversé l’esprit. Il en fut un moment troublé et bougonna un peu pour masquer sa gène : « Feu Follet, tu lui as fait peur ! Ce n’est pas bien aimable de ta part ! »

Feu Follet rit de plus belle, fit une pirouette et s’envola.

« A bientôt Honorable ! »

Ce dernier laissa alors le sourire envahir son visage,

C’était une bien belle journée.

 

26.10.2008

L’Honorable avait pris sa cane et emprunté la petite route

 qui serpentait en pente douce entre les prés. Le temps était chaud encore, la nuit mettrait bien une heure avant de tomber. Il allait de son pas lent et sûr, se contentant de respirer l’air du soir.

Au détour d’une courbe, il entendit un léger bruit de l’autre coté de la haie d’aubépine qu’il longeait depuis quelques minutes. Il ralentit son pas puis s’arrêta. Il tendit l’oreille et perçu un gémissement. Quelqu’un, qu’il ne pouvait voir, semblait pleurer à quelques mètres de lui.

Il resta parfaitement silencieux, se sentant indiscret et ayant peur, par le moindre bruit, d’effaroucher celui ou celle qui maintenant sanglotait. « Non, non, jamais, non… » Des mots s’échappaient des gémissements. Des mots comme une plainte obsédante « non, jamais, non, c’est impossible, ce ne sera jamais ».

L’honorable en eut le cœur retourné. Quelle était la cause de tant de chagrin ? « je ne dois, je ne peux, jamais, non, jamais ». Le vieil homme à qui la vie avait offert tant de joies et tant de peines aussi, retenait son souffle. Derrière l’aubépine, la plainte se poursuivait, se transformait en litanie de plus en plus sourde, en berceuse du chagrin « je ne dois, je ne peux, rien ne sera ».

Ce sanglot qui devenait murmure sans se consoler, emplie le cœur de l’Honorable de tristesse, il connaissait cette plainte, elle avait baigné son visage de larmes maintes fois. C’était la voix de l’amour qui ne se peut, qui ne se doit, qui ne sera. Il resta un moment silencieux, puis, le plus doucement qu’il put, il se retourna et marchant sur l’herbe qui bordait l’asphalte, il repartit, le pas plus lourd, vers sa maison.

Le souvenir de ces pleurs le poursuivait, le souvenir aussi de ses propres larmes qui s’étaient taries il y bien longtemps.

Quand il parvint en haut du causse, il se retourna, le soleil venait de franchir la frontière du jour, s’élevait déjà la nuit bleutée. Plus bas, là ou quelques minutes avant il s’était arrêté entendant ce gémissement, il vit soudain une lueur bleutée s’élever au dessus de la haie.

« Feu-Follet ! » murmura-t-il.

Un mouvement involontaire lui fit presque se précipiter vers lui mais il s’arrêta. Ces pleurs Feu-Follet les avaient cachés loin de tous, qui était-il pour les vouloir partager ? Un vieux fou, aux souvenirs muets et qu’émouvait parfois cette petite lueur à ailes, une petite lueur qui n’avait trouvé que le soir pour bercer son chagrin. Il reprit alors son chemin vers sa maison, sachant que son petit visiteur ce soir ne viendrait pas.

25.09.2008

le choix

Le choix

Feu follet entra précipitamment dans le petit jardin clôt. L’Honorable qui taillait ses aubépines sursauta.

« Feu Follet ! Quand apprendras-tu à t’annoncer en arrivant ! J’ai failli me couper un doigt ! »

L’Honorable faisait les gros yeux mais ne pouvait s’empêcher de sourire, voilà trois semaines que Feu Follet n’était pas apparu et il lui arrivait souvent de le guetter à la nuit tombée.

Feu Follet ne réagit pas à la remarque et se percha sur une branche de l’aubépine visiblement en proie à une vive agitation. Un petit crépitement se fit entendre

« Attention Feu Follet ! Voilà que tu es en train d’embraser le bois ! »

Feu Follet s’envola brusquement et tournoya un instant avant de s’asseoir sur le bord d’une pierre. Le crépitement cessa. 

« C’est mieux ainsi oui Feu Follet. Tu m’as l’air très agité, que t’arrive-t-il ? »

Feu Follet resta un moment pensif. Enfin, pensif à la manière des Feux Follets. Il secouait sa tête de gauche à droite en soupirant tout en laissant échapper de petites flammèches qui cessaient de s’allumer et de se consumer autour de lui.

"Apaises toi mon ami, respire ce jardin, regarde les fleurs blanches et fragiles de l’aubépine et ce lys impudique et ces roses qui s’épanouissent contre le mur. »

La voix calme de l’Honorable semblait agir sur Feu Follet, qui, chose rare, demeurait toutefois silencieux.

L’Honorable se tut également un moment. Il s’assit sur le banc de bois vermoulu et attendit.

Feu Follet semblait traversé par une bataille intérieure. Il ouvrait la bouche pour parler puis se ravisait et se taisait les lèvres pincées, secouant sa tête comme pour se convaincre lui-même.

Quelques minutes passèrent, troublées seulement par quelques pépiements des oiseaux qui étaient revenus après l’épisode de l’enflammement de l’aubépine qui les avaient fait fuir.

L’Honorable observait son ami qui ne semblait plus se souvenir de sa présence. S’échappaient encore de lui quelques petites flammes qui semblaient ponctuer ses pensées. C’était la fin de la journée à l’heure où les chiens rentrent pour faire des rêves de loups. L’air embaumait du parfum des roses dans l’humidité montante. Mais Feu Follet semblait étranger à cette paix.

« Tu sais Feu Follet, je suis un vieil homme, j’ai traversé bien des vies, mais moi aussi parfois je ne trouve plus le sens. Alors je viens m’asseoir ici et je laisse le jardin me pénétrer. Je deviens doux comme le velours du pétale de rose, pointu comme ses épines, tendre comme l’herbe là à l’ombre du mur, fier comme la corolle du l’arum, rugueux comme cette pierre où tu t’es assis… comment puis-je t’aider mon ami ? »

Feu Follet sembla se réveiller de sa rêverie. Il regarda l’Honorable un long moment et lui demanda avec de la lassitude dans le regard « Comment fait-on pour choisir ? »

L’Honorable sourit légèrement, comme à l’accoutumée, Feu Follet ne posait que des questions évidentes auxquelles il n’y avait pas de réponse. Et comme d’habitude il ferait ce qu’il pourrait pour l’aider à trouver lui-même sa voix.

La question posée Feu Follet resta à regarder l’Honorable, ses yeux reflétaient la tristesse infini de celui qui a échoué à comprendre et qui ne croit plus qu’il puisse y avoir une solution. Ce n’était presque plus une question, mais une plainte.

L’Honorable du haut de son grand âge fut ému, il dégluti et refoula quelques larmes qui prenaient le chemin de ses yeux.

« Tu sais Feu Follet, choisir c’est grandir et grandir parfois s’est douloureux, on a mal aux articulations."

« Oui mais je fais comment moi ? Je veux bien avoir mal si au final je peux choisir ! »

Feu Follet retrouvait la verve qui était la sienne, enchaînant les questions

« Et si je n’y arrive pas qu’est ce que je ferais ? Et si je me trompe dans mon choix ? « 

L’Honorable pris la parole.

« Rentrons, je commence à avoir froid et pour une question comme celle-là il nous faut absolument du thé. »

Feu Follet sembla un peu rasséréné, l’Honorable avait l’air sùr de lui et il ne l’avait jamais laissé tomber. Ils rentrèrent tout deux à l’intérieur et l’Honorable commença à préparer le thé alors que Feu Follet s’installait à la grande table de chêne. Ils ne dirent rien jusqu’à ce que la théière fut posée entre eux accompagnée de deux tasses et d’un petit pot de sucre brun.

Alors l’Honorable s’assit et commença.

« Tu vois, Feu Follet, choisir, c’est peser le pour et le contre.

Imagine que tu aies là, au milieu de la table, une balance. Une belle balance avec des plateaux en cuivre et un fléau du même métal. Non ! Soyons plus précis ! Une balance Roberval, avec son fléau à 3 couteaux, ses deux plateaux découverts, ses tiges verticales liées au contre-fléau. Une balance comme il nous faut pour une question d’importance : juste, sensible et fidèle ! »

Feu Follet fixa le centre de la table où la balance venait de prendre forme dans les mots de l’Honorable.

« Mais à quoi me sert une balance ? »

« Patience Feu Follet je vais y venir. Maintenant vois-tu à côté les poids ? Eux aussi sont en cuivres dans leur boite en bois, tu vois il y a un petit bouton cylindrique pour les saisir. Soupèse-les »

Feu Follet pris mentalement tour à tour chacun des poids dans la boite que l’Honorable avait fait apparaître au milieu de la table à la place de la théière.

« Que vois-tu ? »

« Leur poids est différent, du très lourd au très léger qui lui ne doit pas servir à grand-chose. »

« Nous verrons Feu Follet, nous verrons. Bon maintenant que notre outil est en place revenons à ton choix. Combien d’alternatives as-tu ? »

Feu Follet répondit dans un souffle : « Deux »

« Très bien, si tu avais eu plus de choix l’opération nous aurait pris beaucoup de temps. Il nous aurait fallu peser les différentes combinaisons. As-tu réfléchis aux avantages et aux inconvénients de chacune de ces possibilités ? »

« Mais oui ! S’agaça Feu Follet, «Je ne fais que ça depuis des jours et des nuits, parfois je crois avoir trouvé et puis dans la minute d’après je ne sais plus ! »

Feu Follet eu un instant de doute, où voulait en venir l’Honorable ? Son ami qui n’avait jamais failli était il devenu trop vieux ? Il se sentit tout de suite coupable d’une telle pensée et regarda l’Honorable en souriant.

Ce dernier avait vu l’éclair dans les yeux de son jeune ami, il savait bien ce qu’il pensait, il fit entendre un petit rire et continua son propos.

« Donc nous allons commencer par les avantages de chacune des deux hypothèses. Disons que le plateau qui se trouve à ta gauche est la première solution et que l’autre plateau est la seconde. Tu n’oublieras pas ? »

Feu Follet faillit répondre brusquement, mais se retint juste à temps se souvenant de sa pensée coupable. « Oui »

«Très bien, alors nous allons commencer. Je te demande tout d’abord de poser dans les plateaux de la balance le poids des avantages de chacune des solutions. »

Feu Follet disposa mentalement de chaque côté de la flèche de sa balance un premier poids de même masse. Puis il en ajouta un autre à droite et regarda le plateau s’abaisser. Il maugréa une minute puis prit un poids plus léger pour mettre sur le plateau de gauche et en ajouta un second. La balance s’orienta à gauche.

Il se concentra un moment sur les poids pour choisir le bon, en trouva un qu’il mit sur le plateau de droite. La balance rebascula… repartit dans l’autre sens un moment… refit le même mouvement avec une moindre amplitude… frémit encore faiblement …puis, s’arrêta. Parfaitement à l’équilibre !

« Cela ne marche pas ! » Feu Follet avait l’air tout contrit, la magie n’opérait pas !

« Ne soit pas impatient mon ami, buvons une tasse de thé pour nous reposer un peu de ce premier effort »

Ils burent doucement leur breuvage tout en fixant au centre de la table la balance imaginaire.

« Je crois que nous bien fait de choisir cette balance, elle est extrêmement précise. Maintenant que nous avons pesé le pour, il est maintenant temps de peser le contre. »

Feu Follet dirigea sa main vers la boite des poids et sans hésiter pris le plus gros d’entre eux qu’il balança sans ménagement sur le plateau droit de la balance. Celui-ci bascula brutalement dans un bruit métallique.

Et bien te voilà bien décidé Feu Follet !

Mais à son regard l’Honorable compris que la partie n’était pas gagné

Feu Follet ne l’écoutait pas, il restait concentré sur son opération. Il prit dans la boite devant lui un premier poids de taille moyenne, puis un second, qu’il posa dans le plateau de gauche. Il s’arrêta un moment et regarda la balance osciller.

Quand elle se fut arrêtée, son plateau droit en dessous du niveau du gauche, son visage se crispa. Il soupira longuement et d’une mine toute triste pris un troisième poids de petite taille et le posa légèrement sur le plateau comme s’il eut voulu qu’il ne pèse pas. Mais, le plateau gauche s’abaissa doucement pour venir se poser au niveau exact de l’autre plateau, le fléau s’immobilisa.

Feu Follet soupira une deuxième fois, et regarda l’Honorable

« Tu vois, je te l’avais dit, je ne peux pas choisir. »

Il continua comme pour lui-même

« Le même poids ! Elles font le même poids ! J’ai tout épuisé, mes raisons pour et mes raisons contre, et rien ne les départage !

Il soupira de nouveau et s’abima dans la contemplation de sa tasse de thé refroidi comme s’il eut voulu qu’elle vienne s’ajouter d’un côté de la balance

L’Honorable eut un petit sourire discret, Feu Follet était tellement sans détours, que d’aucun l’aurait trouvé simplet, là où lui le trouvait émouvant. Il attendit un petit moment puis s’adressa de nouveau à Feu Follet

« Tu as oublié un poids Feu Follet »

Feu Follet leva les yeux et vit le sourire de l’Honorable.

« De quoi me parles- tu ? Je ne vois plus rien dans la boite »

« Regarde mieux »

Feu follet se redressa et plongea son regard dans la boite. Tout au fond masqué par la paroi, il vit un tout petit pois, si petit qu’il semblait être un jouet.

« Mais, il n’y a qu’un poids ! Et il est tout petit. Comment vais-je faire ? Je n’ai plus de contre et de pour »

« Feu Follet, pour cette dernière étape un seul poids suffit. Ce tout petit poids, ce n’est ni le poids du pour, ni le poids du contre, c’est celui du désir, de la flamme, de l’envie, du rêve. Ce n’est pas un poids raisonnable, regarde d’ailleurs il n’est pas en cuivre celui-là il est en or. Pour celui là tu dois cesser de penser, cesser de compter, de mesurer, d’examiner toutes les causes et les conséquences. Pour celui là, tu dois fermer les yeux et trouver en toi tout au fond le poids du rêve. De tes deux choix insolubles, quel est celui qui te fait rêver, celui qui te donnera des ailes quand tu rencontreras des difficultés, celui-ci qui te fera rire sans raison alors que tout semble perdu. Celui qui t’inspirera quand les solutions n’apparaîtront pas…

Prends le Feu Follet ! Et jettes le dans un des plateaux sans réfléchir ! »

Feu Follet attrapa le tout petit poids d’or et le jeta dans un des plateaux surchargés. Le mécanisme de la balance se mit à jouer, le plateau oscilla, le contre fléau transmis le mouvement au fléau et l’autre plateau s’éleva pour s’arrêter quelques centimètre au dessus du niveau du premier.

« Voilà Feu Follet ta décision est prise. « 

Feu Follet, se redressa d’un coup, parti d’un éclat de rire, s’envola et se posa sur le plateau où il avait jeté le dernier petit poids et il sauta dessus à pied joint en chantant. « J’ai trouvé, j’ai trouvé »

Puis il virevolta dans la pièce tout à sa joie. L’Honorable le regardait et secrètement s’émerveillait, ce tout petit bout d’être lui apportait tant de bonheur qu’il espérait qu’il aurait encore mille et une questions à lui poser.

Puis il demanda à Feu Follet,

« Au fait, dis-moi, quel était ce choix cornélien que tu devais faire ? »

Feu Follet s’approcha de l’Honorable pour lui murmurer à l’oreille : « Je devais choisir entre… »

Mais à ce moment précis une cloche retentie de l’autre côté du mur du petit jardin et ce qui avait tant préoccupé Feu Follet demeura entre l’Honorable et lui.