28.11.2009
L'oiseau 2
L'Honorable releva les yeux vers Feu Follet. Il ne semblait pas du tout affecté. Du bout du doigt il caressait la gorge de l'oiseau tout doucement.
L'Honorable cherchait ses mots,
- « Feu Follet d'où vient cet oiseau ? »
Mais Feu Follet le coupa.
- « Que viens- tu faire ici Honorable ? »
L'Honorable mit un temps à rassembler ses esprits
- « Et bien je viens aux champignons »
Feu Follet fronça les sourcils, enfin, comme le font les Feu Follet, il retroussa son nez en arrondissant les yeux.
- « Aux champignons ? »
Une fois encore l'Honorable se demanda d'où venait son étrange compagnon, hier il découvrait les confitures, aujourd'hui il semblait ignorer la cueillette odorante et délicieuse de l'automne.
- « Mais quels champignons, et pour quoi faire ?
- Mais pour les manger pardi !
- Tu manges les champignons ? »
L'Honorable éclata de rire, il retrouvait le Feu Follet de l'été, curieux, enthousiaste,
-« Mais bien sur ! Plutôt deux fois qu'une ! »
Feu Follet tandis le doigt vers une superbe amanite rouge à pois blancs qui pointait son nez sous les feuilles et s'exclama
- « Tu manges ça ?
- Mais non, pas ceux-là, mais les violets, les cèpes de bordeaux, les bolets, les girolles...
- Et c'est bon ?
- Oh oui, c'est délicieux
- Alors apprends-moi ! »
Comme toujours, Feu Follet ne demandait pas, il ordonnait. Mais comment l'Honorable aurait pu songer à lui refuser quelque chose.
Bien sur qu'il lui apprendrait, bien sur qu'il lui révèlerait les coins les plus secrets. Et même ceux qu'il n'avait jamais dévoilés à la Diseuse. Qui pourtant savait se montrer insistante.
Et il passerait la journée à lui faire découvrir l'amitié entre le chêne et le cèpe, entre le châtaigner et les girolles, entre les talus et les violets. Il lui ferait sentir l'humus. Il lui apprendrait d'un geste sec à détacher le pied sans perdre la promesse de la repousse.
Et puis il l'inviterait à la plus belle fricassée de l'automne, ils passeraient chercher des œufs, en feraient une omelette moussante et dégusterait leur trésor.
Mais pour l'heure, il y avait un oiseau mort entre les mains de Feu Follet que celui-ci continuait à caresser comme si de rien n'était.
- « Oui je vais t'apprendre Feu Follet, mais cet oiseau ? »
Feu Follet répéta un peu agacé.
- « Oui l'oiseau, il dort ! »
L'Honorable s'approcha un peu mais Feu Follet l'arrêta,
- « Tu vas le réveiller ! »
De là où il était l'état de l'oiseau ne faisait aucun doute. Les yeux mi clôt, la tête renversée en arrière, les pattes recroquevillées... Nul oiseau, fut il ami de Feu Follet, ne pouvait dormir ainsi !
- « Feu Follet poursuivi, quand vas-tu m'apprendre, maintenant ? »
L'Honorable ne put s'empêcher de sourire. «Il faudra qu'un jour je lui apprenne la patience ».
Mais que pouvait-il répondre ? Et comment maintenant repartir en laissant celui dont il attendait le retour depuis des jours ?
- « Oui, maintenant, si tu veux, mon panier est vide, nous le rempliront plus vite à deux. »
Un grand sourire éclaira le visage de Feu Follet.
- « Très bien allons y ! »
Puis il se redressa, ouvrit ses deux mains, et déposa tout doucement l'oiseau sur la mousse au creux de la racine. Celui-ci n'avait pas bougé, sa tête toujours pendante.
- « Mais, mais... » bredouilla l'Honorable,
- « Tu vas le laisser là ?
- Oui, oui, tout va bien. »
Mais qu'est ce qui allait bien ? S'agaça l'Honorable ? Cet oiseau était mort !
Feu Follet, caressa encore quelque secondes l'oiseau, puis se leva.
L'Honorable se sentit mal à l'aise, devait il insister ? Etait ce bon de laisser ainsi Feu Follet croire qu'il vivait encore ? Mais il ne dit rien. Sans doute était-ce un peu lâche, mais la perspective de la cueillette avec Feu Follet le réjouissait tant qu'il n'avait pas envie d'assombrir le moment.
Feu Follet fit trois pas vers lui et attrapa le panier,
- « allez viens ! »
L'Honorable n'eut d'autres choix que de le suivre retraversant la clairière.
- « Attends moi, tu ne sais même pas où aller... »
Feu Follet se retourna le regard malicieux,
- « Moi ? Hum..., disons, un peu plus loin là, en longeant la rivière, près des ruines du vieux pont ? Puis après dans le contrebas, après les buissons de buis, quand le bois se fait plus dense ? Ou alors en remontant vers le pré, le long des haies de buis ? »
L'Honorable fut stupéfait. Ce chenapan venait de lui citer les trois coins les plus secrets de tous les secrets, dans lesquels on trouvait les plus beaux cèpes que la terre ait portés !
L'avait il suivi, espionné ?
Il s'apprêtait à accuser Feu Follet mais il se tut. Ces coins, ces coins secrets, il n'y avait pas été depuis au moins une année ! Et il y a une année il n'avait pas encore rencontré Feu Follet !
Encore une fois, il croyait apprendre des choses à son ami, et il découvrait qu'il avait en lui bien plus de mystères.
Feu Follet fit entendre son rire cristallin puis entra dans le sous bois,
- « Allez dépêches toi ! Ils nous attendent ! »
L'Honorable lui emboita le pas.
Mais au moment où il quittait la clairière, il entendit un bruit derrière lui. Il se retourna. Des battements d'aile, là tout prêt. Un frôlement brun dans les feuilles. Et sur la mousse, au pied du grand chêne, plus d'oiseau...
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15.11.2009
L'oiseau
Le temps avait basculé, au rythme de la nuit envahissant le jour. Terminées les longues promenades. Le loup gagnait sur le chien.
L'Honorable ne s'aventurait plus au delà des bois environnants. Plus le temps passait et moins il aimait le soir. Mais c'était le matin et l'air sentait l'humus et la noble pourriture. C'était temps à champignons. L'Honorable attrapa son couteau, son panier et sa canne et s'en fut vers la chêneraie à la recherche des cèpes et des violets qui agrémenteraient son repas du soir.
Ses pas s'enfonçaient dans un tapis de feuilles vers l'endroit qu'il tenait secret. S'approchant d'un grand chêne il distingua la lueur bleutée caractéristique de son jeune ami.
Feu Follet ! Voilà plusieurs semaines qu'il avait disparu au point que l'Honorable s'était demandé si l'été ne l'avait pas emporté. Et voilà qu'il réapparaissait justement là, au pied du grand chène qui abritait le plus beau coin à cèpes de tout le conté.
Feu Follet était assis sur une grosse racine verdie par la mousse. Il leva la tête et sourit
- "Bonjour Honorable".
L'Honorable sentit son cœur se réchauffer, ce petit rien du tout avait ce pouvoir. Il fluidifiait son sang que le temps épaississait.
- "Bonjour Feu Follet".
Quiconque eut entendu ces deux là se saluer aurait-il pu deviner ce qu'ils étaient l'un pour l'autre ? Sans doute eux-mêmes ne le savaient t'ils pas. L'Honorable était tout à ses réflexions, il ne savait pas encore que ce qu'il allait voir, habiterait longtemps ses nuits d'insomnies.
Oh oui il était heureux de revoir Feu Follet. Et même si cela l'agaçait, il devait le reconnaître, il lui avait manqué. Lui qui avait renoncé à toute forme d'attachement. Qui avait laissé les honneurs. Qui avait abandonné sans peine ceux qui lui servaient d'amis. Lui qui oubliait même avoir un jour compté pour quelqu'un d'autre. Voilà qu'il avait attendu, inquiet, le retour d'un Feu Follet qui ne lui avait même jamais dit s'il reviendrait.
Feu Follet semblait un peu amaigri. Son visage perdait progressivement sa rondeur enfantine. Cela troubla l'Honorable qui se secoua pour sortir de sa rêverie au moment où il remarqua le regard interrogateur que celui-ci lui portait. Il toussota :
- "Que fais-tu là Feu Follet ?"
Feu Follet ouvrit la bouche : "je..." puis il se ravisa et il ouvrit légèrement ses paumes qu'il tenait jointes.
- "Mais, que tiens-tu là ?" s'exclama l'Honorable qui venait d'apercevoir entre les mains de Feu Follet un oiseau roux et brun.
- "Il dort..." murmura Feu Follet
L'Honorable eut le cœur serré, non l'oiseau ne semblait pas dormir, il était allongé sur le dos, les pattes recroquevillées, la tête reposant en arrière, les yeux fermés.. Assurément, cet oiseau ne dormait pas, il était mort !
02:00 Publié dans Feu Follet et l'Honorable | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
09.11.2009
Ils sont revenus
L'Honorable, Feu Follet,
Il y avait longtemps qu'ils ne m'avaient visitée
C'est l'automne,
Ce qu'ils m'ont dit était si étrange que ma plume s'est arrêtée
Où était Feu Follet depuis la fin de l'été ?
Cet oiseau dans sa paume était il endormi ?
J'ai un grand ami un peu âgé et qui parfois m'inquiète,
Un Feu Follet qui tire ma plume vers là et vers ici, qui s'amuse à me perdre,
il faudra que j'ose,
22:52 Publié dans Feu Follet et l'Honorable | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
28.02.2009
Feu Follet et l'Honorable - Une saison
L'Honorable avait le sentiment un peu étrange que Feu Follet ne s’était pas encore… déterminé. Il y avait en lui la promesse que contient le bourgeon quand on ne sait encore quel fruit ou quelle fleur il porte.
Feu Follet et l'Honorable - Une saison - pour le blog.doc
Voilà une saison de Feu Follet et l'Honorable rassemblée pour vous ...
20:07 Publié dans Feu Follet et l'Honorable | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
02.02.2009
La confiture de mure (suite)
Arrivés dans la maison de l’Honorable, ils posèrent leur butin sur la grande table. Feu Follet posait mille questions, tournant et voletant autour du maître des lieux.
– Comment fait-on la confiture ? Et combien de temps faut-il la cuire ? Et combien faut-il de sucre ? Et comment saura-t-on quand elle est cuite ?
L’Honorable l’assit presque de force à la table et lui confia la mission d’extraire de leur cueillette les feuilles et les brindilles qui s’y trouvaient encore.
– Tu ne vas pas les laver ?
– Non Feu Follet, l’eau laverait le soleil et elles n’auraient plus de goût.
L’Honorable se dirigea alors vers le fond de la pièce, ouvrit la grande armoire et en sortit une antique balance à levier. Il la posa sur la grande table.
– Il nous faut maintenant peser notre récolte Feu Follet.
– Pourquoi Honorable ?
– Parce que nous devons savoir combien de sucre nous devons mettre.
L’opération terminée, l’Honorable pris le grand chaudron de cuivre, l’emplit des mûres et le posa sur le fourneau. Ensuite il versa la moitié du sucre qu’ils avaient préparé.
– Pourquoi juste la moitié Honorable ?
L’Honorable faillit éclater de rire, il était sûr que Feu Follet allait poser la question ! …
– Ça c’est mon secret Feu Follet, la moitié du sucre jusqu’à ce que les mûres commencent à fondre et l’autre moitié après…
Feu Follet sembla réfléchir un moment.
– Mais Honorable, ce n’est plus un secret maintenant puisque je le connais aussi.
– Et bien Feu Follet, il n’en prend que plus de valeur pour moi maintenant que nous le partageons
Feu Follet regarda l’Honorable, puis il secoua un peu la tête semblant rejeter une pensée et répliqua.
– Je suis honoré, je serais digne de ton secret.
Puis, d’un coup d’aile un peu trop vif qui trahissait toujours ses agitations intérieures, il s’approcha du chaudron de cuivre où commençait à fondre la goûteuse récolte. Des petites bulles mousseuses venaient rosir les pourtours cuivrés, le sucre disparaissait absorbé par le jus grenat.
Il approcha alors son doigt de la mousse attirante de plus en plus près et soudain, à son contact brûlant, le retira brutalement en soufflant dessus.
– Feu Follet ! s’alerta l’Honorable, tu t’es brûlé !
Feu Follet voletait sur place secouant son doigt. L’Honorable attrapa la cruche et la tendit à Feu Follet
– Mets ta main dedans.
Feu Follet trempa son doigt meurtri dans l’eau fraiche en faisant des mimiques tellement drôles que l’Honorable eut du mal à garder son sérieux.
« Tu dois faire attention Feu Follet ! » réussit-il à dire en masquant son sourire, puis il attrapa le reste du sucre, le versa dans le chaudron et tourna délicatement avec la cuillère de bois.
Feu Follet se rapprocha du poêle secouant toujours son doigt rougit. Il passa son nez au-dessus du chaudron pour humer les volutes de vapeur odorantes.
Tout deux attendirent que l’alchimie s’opère, tournant lentement les fruits et le sucre en fusion. Puis l’Honorable déclara.
– Cela suffit, arrêtons le feu.
Feu Follet alors demanda à l’Honorable.
– Comment sais tu qu’elle est cuite ?
Mais sans attendre la réponse et ne put s’empêcher de joindre le geste à la parole plongeant un autre doigt dans la marmite pour vérifier l’état de cuisson de la confiture. L’Honorable n’eut pas le temps d’arrêter l’imprudent et le second doigt pris le chemin du premier, du chaudron à la cruche d’eau fraiche.
Pour le tenir éloigné de la tentation jusqu’à ce que la température descende un peu, l’Honorable demanda à Feu Follet d’aligner les bocaux sur la grande table et posa le chaudron au centre. Et, pour lui éviter de nouvelles souffrances, il emplit une petite assiette de confiture bouillante en ajoutant :
– Attention Feu follet elle est brûlante ! Ne va pas te blesser de nouveau !
Mais Feu follet ne semblait plus avoir envie de réitérer l’expérience, il resta à regarder l’assiette en soufflant dessus doucement, il avait appris la patience aux dépens de ses doigts.
L’Honorable alors emplit seize pots de confitures. Il en garderait 12, les autres n’allaient pas tarder à trouver preneur. Feu follet s’était assis sur le banc de bois, le menton posé sur ses mains, il regardait l’alignement d’un air pensif.
– A quoi penses-tu Feu follet ? dit l’Honorable
Mais Feu follet n’eut pas le temps de répondre, on frappait à la porte
– Feu Follet veux-tu, s’il te plait, faire entrer notre visiteuse, mes jambes sont fatiguées…
C’était effectivement la Diseuse, Feu Follet lui ouvrit grand la porte, elle entra.
– Tu es bien poli Feu follet, je t’ai connu moins discipliné !
L’Honorable se leva et accueilli sa vieille amie.
– Tu vois Feu Follet, la Diseuse ne manque jamais de venir goûter la confiture fraiche.
Puis il se tourna vers la très vieille dame,
– Ce sont les oiseaux ?
Elle fit oui de la tête
Feu follet, un pas en arrière, regardait les deux vieux amis les yeux un peu ronds. Comme il allait poser une question, à savoir qui étaient ces oiseaux, il vit l’Honorable lui faire signe discrètement de ne pas insister.
Il attrapa alors la théière, et entreprit de faire du thé. Pendant ce temps, l’Honorable avait disposé devant la diseuse une petite assiette de porcelaine et une délicate cuillère d’argent que Feu Follet n’avait jamais vu auparavant. Puis il invita la Diseuse à s’assoir à la table de bois. Celle-ci se mit à déguster lentement la confiture noire et odorante.
L’Honorable et Feu Follet gardaient leurs yeux braqués sur elle, attendant son verdict. Elle prit tout son temps pour finir la coupelle de confiture, puis s’emparant de sa tasse de thé, but une longue gorgée et la reposa en disant :
– Elle est fameuse !
Feu Follet et l’Honorable sourirent tous les deux de soulagement et Feu follet se mit à voleter dans la pièce en chantonnant « elle est fameuse, fameuse, fameuse …»
L’Honorable se précipita alors vers la Diseuse dont il connaissait le peu de patience. Il prit le panier qu’elle n’avait pas manqué d’apporter et disposa à l’intérieur trois bocaux ventrus emplis à ras bord de confiture.
– Voilà Diseuse, pour l’hiver.
La Diseuse remercia l’Honorable et quitta la maison. Elle ne restait jamais très longtemps hors de chez elle. Elle avait une mission, et son goût immodéré pour les confitures ne la lui faisait pas oublier.
Feu follet repris sa place à la table alors que l’Honorable alignait les douze trésors sur le buffet
– Pourquoi 12 et pas 13 ?
– Parce que le 13ème est pour le cocher, tu iras lui porter si tu veux bien.
Feu follet acquiesça, malgré sa barbe d’ogre, le cocher était un brave homme qui aimait ses bêtes qui parcouraient le comté de leur lourd galop.
Puis il remit son menton sur ses mains posées sur le bord de la table
– Crois-tu qu’elles dureront jusqu’à notre prochaine récolte ?
– Je ne sais pas, qu’en penses-tu ?
– Je me disais qu’il faudrait les économiser.
– Oui.
– Comment fera t-on ?
– Pour quoi ?
– Et bien pour ne pas les manger tout de suite ! ajouta Feu Follet dans un éclat de rire.
L’Honorable sourit et finit d’aligner les douze pots sur l’étagère. Feu follet repris :
– C’est comme un calendrier de l’avent, mais de l’été. Peut être que si on les mangeait tout de suite l’été n’arriverait plus
– Pourquoi Feu Follet ?
– Parce qu’on l’oublierait alors il ne viendrait plus…
Il s’arrêta un instant, comme emporté par son idée.
– Peut être que c’est pour cela que la diseuse aime les confitures, c’est de la mémoire en pot.
– Elle répète les mots pour ne pas qu’on les oublie, et nous on fait des confitures pour garder l’été au chaud sur l’étagère »
L’idée lui plaisait manifestement beaucoup.
L’Honorable ne disait rien, il observait du coin de l’œil son jeune ami qui continuait à lécher son doigt qu’il trempait avec application dans la petite assiette restée sur la table, sa concentration l’émerveillait toujours. Puis Feu Follet fronça les sourcils.
– C’est loin l’été ?
– Une année Feu Follet.
– Une année…
Feu follet soupira légèrement, un voile de mélancolie se dessinant dans son regard,
– Une année… répéta-t-il comme pour lui-même.
Une année et douze pots de confitures, l’Honorable voyait devant les yeux de Feu Follet se décliner l’année à venir ; la fin de l’automne, l’arrivée des premiers froids, la période de presqu’hibernation, quand la neige envahissait le coteau, puis l’eau revenant, détrempant la campagne, et les premiers soleils qui la réchaufferaient, et la verdeur, et les beaux jours.... Le temps, ce n’était plus qu’une succession de saisons désormais pour lui. Mais comment serait le temps pour Feu Follet, où serait-il dans un an, que serait-il devenu ?
Le soir arrivait assombrissant lentement la pièce, l’Honorable regarda de nouveau son ami, il souriait doucement, comme rasséréné par ces douze pots de confiture qui découpaient en douze mesures l’année à venir.
10:32 Publié dans Feu Follet et l'Honorable | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
24.01.2009
La confiture de mûres
L’été se prolongeait, c’était la plus belle des saisons, quand les beaux jours repoussaient encore l’automne.
C’était aussi une saison d’odeurs et de saveurs, celle de la confiture de mûres dont l’Honorable avait le secret et qui lui avait apporté nombre d’amitiés indéfectibles. Parmi celles-ci, il y avait la Diseuse, la très vieille dame qui avait deux passions exclusives, les mots et les confitures.
Voilà une semaine que le soleil chauffait le coteau, il était temps d’engager la cueillette des mûres, elles seraient assurément gorgées de sucre.
L’Honorable prit deux paniers et s’engagea sur le chemin derrière sa maison.
Il tenait secret, comme tout bon chasseur de trésor, le lieu de sa cueillette. Ayant marché une demi heure, il parvient enfin au roncier et commença immédiatement à emplir son panier. Il travaillait avec rigueur, vidant l’une après l’autre, chaque ronce de ses pépites qui bientôt fondraient dans le chaudron de cuivre. Justement une de ces branches hérissées de piquants avait produit ses fruits à l’abri, pensait-elle, des maraudeurs au sommet du roncier. L’Honorable se hissa sur la pointe des pieds, ces mûres il les aurait !
Au moment précis où il était enfin parvenu d’une main à attraper la ronce par une de ses feuilles et de l’autre à saisir la plus belle et la plus grosse de toutes les mûres un « Bonjour Honorable ! » faillit le faire basculer en avant.
Feu Follet ! Décidément, celui-là arrivait toujours sans prévenir.
Retirant sa main précipitamment, il laissa un tribut au roncier qui lui infligea une estafilade sanglante pour s’être ainsi permis de rompre sa ligne de défense.
Feu Follet prit un faux air coupable, ces yeux riaient du bon tour joué à son vieil ami désavouant sa moue de compassion pour la blessure.
L’Honorable sorti son mouchoir à carreaux et tapota les gouttelettes vermeilles, premières cicatrices du combat du jour.
– Bonjour Feu Follet, que viens-tu faire par ici ?
Feu Follet à son habitude ignora sa question et le questionna à son tour :
– Que fais-tu là Honorable ?
– Mais je cueille des mûres, ne le vois-tu pas ?
Feu Follet fronça un peu les sourcils comme s’il cherchait à se souvenir.
– Ensuite je ferais des confitures, ajouta l’Honorable en montrant à son jeune ami son premier panier déjà bien rempli.
Feu Follet plongea sa main et ressorti une mûre qu’il porta à sa bouche.
– Hum c’est délicieux !
– Oui Feu Follet, c’est un des plus savoureux cadeaux que la nature nous offre.
– Je veux t’aider Honorable, que dois-je faire ? »
– Et bien, tu n’as qu’à prendre ce panier et faire comme moi, le remplir de mures.
L’Honorable laissa son regard sur Feu Follet qui s’approchait du panier. Ses questions l’étonnaient, comment était-il possible qu’il ne connaisse pas les mûres ? Il avait semblé en reconnaître le goût, mais il ignorait manifestement que l’on puisse en faire des confitures. Chassant ses sempiternelles questions, il revint au travail du jour.
– Tu peux commencer par là, sur la gauche, je continuerai de mon côté.
Feu follet replia ses ailes avec soin, pris le panier, fis deux pas vers la gauche et s’accroupit devant le murier. Sous les yeux de l’Honorable qui le regardait de côté, il engagea sa main entre les ronces et attrapa délicatement une mûre noire et rebondie. Il l’approcha de sa bouche et … l’engouffra. L’Honorable éclata de rire.
– Feu Follet ! C’est dans le panier que tu dois la mettre !
Feu Follet le regarda d’un air faussement penaud tout en savourant la mûre juteuse
– Oui, oui, la prochaine, promis.
Puis il se retourna vers le murier.
Repris par sa tache, l’Honorable cessa alors de surveiller son jeune ami. Quelques temps plus tard, comme son panier commençait à peser, il se redressa et regarda dans sa direction. Feu Follet lui tournait le dos, penché en avant, en équilibre sur un pied, essayant d’attraper au cœur du roncier les mûres juteuses.
Feu Follet plusieurs fois engagea puis retira sa main des épines, puis il la glissa de nouveau dans l’entrelacs de ronces pour enfin attraper la mûre convoitée. Et, il l’approcha de son visage que ne voyait pas l’Honorable, et… la goba
– Feu follet !
Celui-ci sursauta manquant de perdre l’équilibre. Il se tourna vers l’Honorable. Son visage était traversé d’un sourire gourmand et espiègle, et … entièrement barbouillé de jus de mûres.
Il s’approcha de l’Honorable,
– Mais j’en ai cueilli, regarde !
Et il montra fièrement son panier que tapissait une fine couche de mûres.
L’Honorable sourit
– Allez, Feu Follet, nous allons ensemble finir de remplir ce panier et vite rentrer pour attaquer les confitures.
Ils se remirent tous deux au travail. Feu follet fredonnait d’un air joyeux. L’Honorable ne l’avait jamais entendu ainsi chanter. Il avait une voix légère et cristalline. Mais il ne reconnu pas l’air ni ne compris le sens des paroles. Cette langue lui était étrangère. Chantante, musicale, ce qui s’en approchait le plus était l’italien, ou peut-être même le latin.
Conjuguant leurs forces ils ne laissaient plus rien au roncier, Feu Follet voletant parfois pour attraper les mûres perchées le plus haut. En une heure ils eurent empli les deux paniers à ras bord. Puis ils prirent le chemin du retour.
A suivre
20:35 Publié dans Feu Follet et l'Honorable | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : ronces, mûre, confiture
14.01.2009
L'orage,
Il faisait chaud et moite, l’Honorable commençait à regretter de s’être engagé si loin de chez lui. Il était parti juste après midi et avait suivi quelques sentes sur le coteau. Plongé dans ses pensées, il avait parcouru plusieurs lieues sans en prendre conscience. L’après-midi était déjà très entamée et l’air s’appesantissait de plus en plus. Ses pas l’avaient conduit dans un endroit presque inconnu de lui. Il savait qu’en redescendant vers la vallée, il retrouverait la rivière et son chemin, mais il se sentait las et l’air de plus en plus lourd ralentissait son pas et son esprit. Il continua donc sur le chemin qui s’ouvrait devant lui. C’était terre de rocaille sur ce versant. L’herbe sèche ajoutait à l’impression d’étouffement. Il flottait comme une odeur de suie. Derrière le coteau, le ciel était en train de changer. Des nuages s’amoncelaient, mus par un vent d’altitude qui n’atteignait pas le sol.
Il sentit que l’orage s’approchait et qu’il n’aurait pas le temps de trouver un abri. Il hâta un peu le pas, espérant voir le chemin obliquer vers la vallée. Au sortir d’un tournant de la pente, il distingua sur l’autre flanc ce qui lui sembla être une chapelle en ruine.
Le ciel s’obscurcissait de minute en minute. Pourtant, l’air restait encore immobile, retenant son souffle. Malgré sa crainte de se faire surprendre à découvert sur le coteau l’Honorable était saisi par la beauté sauvage de la scène.
Il avançait, se guidant sur la chapelle qui se cachait et se révélait à lui de val en mont. Le chemin de moins en moins bien tracé serpentait entre des rochers, descendant et montant à flanc de coteau, plongeant dans un repli puis s’accrochant de nouveau à la pente.
Au sortir d’une de ces combes, il fut stupéfait de tomber sur Feu Follet, qui semblait l’attendre au milieu du chemin. Que faisait-il là si loin de… Si loin d’où d’ailleurs ? L’Honorable s’arrêta, il ne savait pas où vivait Feu Follet, c’était toujours lui qui venait à sa rencontre. Sauf quand il le surprenait comme aujourd’hui. Mais était-ce par hasard ? L’honorable se promit d’y revenir plus tard, le temps n’était pas à la réflexion.
Feu Follet s’adressa à l’Honorable d’une voix calme et assurée : « La foudre va tomber bientôt ». L’Honorable su immédiatement que ces mots ne pouvaient être mis en doute. Feu Follet ajouta : « Vite il faut se presser de redescendre ».
Redescendre ? L’Honorable se dit que son jeune ami oubliait ses vieilles jambes. Il répondit à Feu Follet : « Je me dirigeais vers cette chapelle, là-bas de l’autre côté du versant ».
L’Honorable remarqua la légère tension qui s’afficha sur le visage de Feu Follet, puis il vit son regard s’abaisser sur sa canne. En d’autres temps, il se serait assis, et ils auraient parlé. Mais le tonnerre allait se déchaîner, il en était sûr et le flanc dénudé du coteau ne les protègerait pas.
Feu Follet, s’écarta, « Oui allons-y, très vite maintenant ». Sa voix s’était tendue.
L’Honorable repris donc le chemin. L’air semblait s’être encore épaissi. Lors des quelques minutes qu’avait duré l’échange avec Feu Follet, le ciel s’était presqu’entièrement obscurci. Il régnait une lumière de fin du monde, rasante, venant d’on ne sait où. Du plus vite qu’il pu, il se dirigea vers la chapelle, qu’il voyait maintenant de plus en plus distinctement. C’était un bâtiment modeste entouré de buis.
Il sentait Feu Follet sur ses talons. Lui qui habituellement, dans leurs pérégrinations, voletait autour de lui, se contentait de le suivre et de le presser. « Vite, vite, il faut faire vite. »
L’air retint son souffle et un éclair zébra le ciel immédiatement suivi par un roulement qui rebondit en écho dans le massif.
En l’espace d’une seconde, le temps bascula. L’air immobile se chargea de vent et la pluie tomba brutalement comme si elle avait attendu les trois coups pour entrer en scène.
Oubliant son âge et sa fatigue, l’Honorable se mit à courir vers la chapelle, pressé par Feu Follet : « Cours, cours, plus vite ! »
Autour d’eux les éléments se déchainaient, un craquement déchira le ciel et la foudre tomba de nouveau sur le coteau.
L’Honorable parcouru les derniers mètres à bout de souffle et arriva devant la chapelle. Il saisit la poignée de la porte et jura. « Fermée ! ». La pluie s’abattait maintenant en trombe sur eux. Il se retourna et aperçut Feu Follet qui contournait la chapelle. Il voulu le suivre, mais Feu Follet lui cria « Attends-moi ! ». Il se colla contre la porte et regarda autour de lui, il faisait sombre, le vent tourbillonnait chargé de pluie. Un arc de lumière fusa des nuages et rejoignit le sol au creux de la combe où ils se trouvaient encore il y a quelques minutes. Mais déjà Feu Follet était de retour. Il tendit à l’Honorable une grande clef, ce dernier s’en saisit, ouvrit la porte et s’engouffra dans la chapelle.
Celle-ci était vide, sombre, éclairée juste par la fulgurance de la foudre qui venait à nouveau de tomber. Les éclairs succédaient aux roulements de tonnerre, jamais l’Honorable n’avait vu pareil orage. Il frissonna, la température moite de l’après-midi s’était abaissée brutalement et trempé comme il était, il en ressentait plus encore la différence.
Il se retourna vers la porte. Feu Follet lui tournait le dos, il faisait face au déchaînement sur le seuil de la porte restée ouverte. Des vagues d’eau s’engouffraient à l’intérieur portées par le vent. Un autre claquement fit vibrer la pierre, l’orage était au-dessus d’eux.
Il cria pour couvrir le grondement : «Feu Follet entre ! Ferme cette porte ! » Feu Follet se retourna comme à regret, il était trempé de pluie, il s’immobilisa.
Profitant du silence partiellement revenu entre deux coups de tonnerre, l’Honorable repris tout doucement « Je t’en prie Feu Follet, fermons cette porte, viens à l’abri ». Il joignit le geste à la parole et arc-boutés tous les deux contre le vent, ils repoussèrent les vantaux de la porte et firent jouer la serrure.
L’Honorable regarda de nouveau autour de lui. La chapelle était vide de tous bancs ou objets pieux. Un éclair lui permit de voir les traces que les crucifix et ex-voto avaient laissée sur les murs.
Le sol était fait de dalles grossières. Sur un des côtés, un tas de paille, d’où venait-elle ? Il s’approcha, elle semblait sèche. Il ôta sa veste trempée et s’assit, épuisé, le dos contre le mur.
Il regarda Feu Follet, il était appuyé contre la porte et semblait grelotter de froid, l’air absent.
« Viens Feu Follet, l’orage va durer, viens t’asseoir et te sécher un peu »
Un nouvel éclair vint éclairer la scène accompagné d’un craquement tellement proche qu’il semblait qu’il était tombé devant la porte même.
Le trait e lumière pénétrant la chapelle, l’Honorable leva les yeux vers le plafond et aperçut des vitraux. Mariant le bleu profond et le rouge, ponctués de vert et de jaune, ils étaient superbes dans la lumière de l’orage. Ce n’étaient pas, et de loin, des vitraux pour une petite chapelle isolée. Ils n’auraient pas dépareillés dans les lieux les plus orgueilleux de la foi. Il fut soufflé de les trouver là.
Feu Follet s’était approché et assit à ses côtés. L’Honorable le regarda, il était un peu misérable, trempé, grelotant, la mine fatiguée.
Il eut honte d’un coup de s’être plus intéressé aux vitraux qu’à son ami.
« Rapproche-toi, tu es transi de froid »
Feu follet s’approcha un peu et entoura ses jambes de ses bras, il se balançait légèrement.
L’orage continuait à tonner à l’extérieur, interdisant la conversation.
L’Honorable renversa sa tête contre le mur, de nouveau saisi par la lueur des vitraux.
Il se tourna légèrement vers Feu Follet. Les yeux mi-clos, il semblait absent au brouhaha ambiant.
En réalité, bien des choses étaient étranges. Feu Follet qui l’attendait sur le chemin, sa grimace quand il avait parlé de la chapelle, la clef qu’il avait été cherché on ne sait où. Et puis cette chapelle, dont il n’avait jamais entendu parler, qui semblait plantée là, loin de tout, modeste édifice qui recelait pourtant des vitraux magnifiques.
Encore une fois, l’Honorable se demanda qui était ce petit être qui était entré un jour dans sa vie et qui, il devait bien se l’avouer, lui était devenu essentiel. Ce Feu Follet qui, il en était sur, venait de lui sauver la vie.
Mille questions lui venaient, mais justement elles étaient bien trop nombreuses pour qu’il osa les poser. Alors il fit la seule chose qu’il avait à faire, tremblant de son geste, il se rapprocha un peu de Feu Follet et ouvrit son bras. «Viens te réchauffer Feu Follet ».
Sans un regard, Feu Follet, se glissa un peu vers lui et posa la tête sur son bras, levant lui aussi les yeux vers la voute de la chapelle que les éclairs éclairaient par intermittence.
L’orage dura longtemps, l’Honorable senti Feu Follet progressivement se détendre, cesser de greloter. Puis sa tête se fit un peu plus lourde sur son bras et bascula légèrement dans le creux de son épaule. Il s’était endormi, dans le fracas du tonnerre qui ne semblait pas l’atteindre.
Et puis les éléments doucement s’apaisèrent, mais l’Honorable se garda bien de réveiller Feu Follet. Il laissa, dans la lumière revenue, ses pensées reprendre leur cours, il n’avait que des questions, mais il était sur de ne pas vouloir avoir toutes les réponses. Feu Follet était un miracle et on ne pose pas de questions aux miracles.
19:44 Publié dans Feu Follet et l'Honorable | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : feu follet, l'honorable
30.12.2008
La théière
La porte était ouverte comme elle l’était toujours. C’était le milieu de l’après-midi dans l’été finissant. Il lança un joyeux « Bonjour Honorable ! ».
La maison était sombre, les persiennes tirées. L’Honorable était assis à la grande table de bois devant une tasse de thé. Il lui répondit « Bonjour Feu Follet ».
Feu Follet voulu ajouter « je voulais…» mais il laissa sa phrase en suspend. Quelque chose n’allait pas….
Certes l’Honorable lui avait répondu en souriant. Mais sa voix était éteinte et son sourire si las qu’il alarma Feu Follet. Que se passait-il ?
« Tu veux une tasse de thé ? » L’Honorable indiquait la vieille théière en fonte installée au centre de la table qui avait été le témoin de tant de leurs conversations.
Feu Follet acquiesça d’un signe et attrapa la tasse qui voisinait la théière. Il y avait toujours deux tasses au centre de la table. Le thé était froid, comme devait l’être celui de la tasse de l’Honorable.
Celui-ci était assis immobile, il regardait devant lui.Feu Follet ne savait que faire, l’Honorable semblait si triste, plus triste que la tristesse même.Il se sentit tout désemparé. Que pouvait-il lui si petit pour consoler une si grande tristesse ?
Ne sachant que dire, il ne dit rien. Il se leva et s’empara de la théière.Il avait vu maintes fois l’Honorable préparer le thé. Il disait qu’il était indispensable à la réflexion.Il emplit la théière d’eau fraiche et la posa sur le poêle.
Le thé était dans une boite en fer blanc. Il attendit que l’eau se mette à frémir, retira la théière du feu, jeta dedans deux pincées de thé et patienta un peu le temps qu’elles infusent. Il tournait le dos à l’Honorable, regardant la théière se demandant bien ce qu’il pouvait faire.
Puis il revint à la table et pris la tasse de l’Honorable, en jeta le restant froid, la remplit de nouveau et la ramena sur la table. L’Honorable n’avait pas fait un geste.
Alors il se rassit et ne trouva plus rien d’autre à faire ou à dire.
Le tic-tac de l’horloge résonnait dans la pièce, Feu Follet se dit qu’il ne l’avait jamais entendu tant leurs discussions étaient passionnées.
Il faisait presque noir dans la pièce, seule la porte ouverte laissait entrer la lueur du jour.Le temps semblait s’écouler au ralenti.Après de longues minutes, l’Honorable sembla sortir de sa rêverie, il prit sa tasse à deux mains et la porta à ses lèvres.
« Merci Feu Follet »
Ils restèrent ainsi un moment, chacun buvant son thé à petites gorgées.Feu Follet sentait son cœur tenter de se projeter vers celui l’Honorable, pour lui dire au-delà des mots qu’il ne connaissait pas : je suis là, je porte ta peine avec toi, quelle qu’elle soit, mon cœur n’est pas bien grand, mais je suis là. De longues minutes passèrent encore, puis l’Honorable se redressa, leva les yeux et le regarda.
«Je sais, Feu Follet, merci d’être là. »
Feu Follet se sentit tout gêné et heureux à la fois.Sans que rien ne le manifesta, il perçut dans son cœur celui de l’Honorable se réchauffer un peu.Puis, ce dernier brusquement se leva et d’une voix assurée proposa
«Veux-tu faire un tour ? Il fait froid ici »
Ne laissant pas le temps à Feu Follet de répondre, il prit sa canne et ils sortirent.L’air était chaud, le jour souriant.L’Honorable poussa la grille du jardinet et ils s’engagèrent sur le chemin.
Ils marchèrent longuement, sans rien se dire. Le silence ne pesait pas à ces deux-là qui avaient tant parlé.
20:11 Publié dans Feu Follet et l'Honorable | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : honorable, feu-follet, tristesse, thé, coeur
10.12.2008
La pierre
Alors qu’à l’accoutumée, il profitait de la douceur du jour pour faire quelques pas, l’Honorable vit Feu Follet qui semblait abimé dans la contemplation d’une pierre.
Feu Follet lui tournait le dos. Il s’approcha sans bruit.
« Bonjour Honorable »,
Feu Follet n’avait pas bougé d’un centimètre, ne s’était pas retourné.
L’Honorable sourit, on ne pouvait pas surprendre ce rayon de lumière.
Il resta à quelques pas, silencieux et, s’appuyant sur sa canne, il regarda Feu Follet toujours immobile.
Il se dit qu’il savait bien peu de choses sur son ami.
Il ne l’avait jamais vu dormir, il apparaissait de nuit comme de jour, sans sembler tenir compte qu’il fit soleil ou pénombre. Il arrivait ainsi, de nulle part, souvent agité d’une question. Il ne s’enquérait jamais de savoir s’il dérangeait, cela ne semblait simplement pas lui traverser l’esprit. Pourtant, il n’était jamais indélicat. Il était simplement, plus présent au présent que nul autre.
L’Honorable laissait son esprit vagabonder, tout en continuant à observer Feu Follet. Celui-ci n'avait pas ajouté un mot depuis son bonjour, il ne quittait pas de yeux cette pierre qui ne semblait n’être rien d’autre qu’une pierre.
La situation n’étonnait pas l’Honorable, l’étonnement même eut été irrespectueux de la nature de Feu Follet. Le moindre soupçon d’impatience à son égard eut été une injure. Feu Follet n’inspirait tout simplement pas les sentiments médiocres. Qu’il soit entré dans sa vie était un tel cadeau et une telle exigence que souvent l’Honorable en ressentait une émotion profonde, qu’il n’aurait pu expliquer.
Qui était Feu Follet ? Il en savait si peu sur lui, bien qu’il ait le sentiment presque évident de le connaître.
Il se souvint de la première fois qu’il l’avait croisé. Il était tard, la lune était déjà haute mais les nuages la masquaient et la nuit était noire. Quand soudain, au sortir de la forêt, Feu Follet était apparu, effrayant les chevaux du cocher.
A cette minute l’Honorable avait su que sa vie serait bouleversée.
Il ne lui avait pas demandé d’où il venait ou qui il était. Toute question, il le sentait, eut été une énormité.
Poursuivant sa réflexion, l’Honorable se rendit compte qu’il ne s’était jamais vraiment interrogé sur qui était Feu Follet. Son ami était il une amie, ou un ami ? Ses attaches graciles éveillaient parfois en lui une émotion oubliée. Il avait la grâce du faune et l'impétuosité de la cavale.
L'Honorable avait le sentiment un peu étrange que Feu Follet ne s’était pas encore… déterminé. Il y avait en lui la promesse que contient le bourgeon quand on ne sait encore quel fruit ou quelle fleur il porte.
Avait-il un âge ? Parfois il lui semblait converser avec un enfant, à d'autre moment il se sentait bien immature aux côtés de sa sagesse.
Il aimait son impatience, son agitation et aussi sa capacité totale de concentration. Comme à l’instant, dans sa contemplation de la pierre. Une concentration qui était tout sauf passive. Il était immobile, nulle flammèche ne l’agitait et pourtant l’Honorable percevait la densité de sa présence, l’énergie contenue, brulante.
L’Honorable se laissait emporter, il le sentait, le savait. Il avait trop vécu pour ne pas reconnaître cette émotion. Mais il restait à sa place. C’était déjà un si joli présent d’être là.
« Cela fait une heure qu’il n’a pas bougé »
L’Honorable sorti de sa rêverie,
« De qui parles-tu Feu Follet ? »
« Et bien de lui ! »
Feu-Follet désignait la pierre
L’Honorable fit mine d’avancer, mais Feu Follet l'arrêté :
« Attention, ne va pas l’effrayer ! »
L’Honorable concentra alors son regard sur cette pierre qui semblait tant intriguer Feu Follet
Et, il distingua, une légère rupture dans son grain, indéfinissable. Il se tendit un peu plus vers elle, et découvrit ce qui fascinait Feu Follet.
Il y avait sur cette pierre, un lézard, un lézard de la famille des caméléons, presque invisible. Lui pourtant qui n’était qu’à deux ou trois pas ne l’avait pas vu dans un premier temps.
Feu Follet reprit la parole "A chaque nuage qui passe sa peau s’assombrit, puis elle s’éclaircit de nouveau, mais il ne semble pas en avoir conscience, je crois même qu’il dort. Je me demande qui commande ces transformations. Peut être est-ce le ciel, ou la pierre et qu’il n’est qu’un miroir. Peut-être est-il caméléon marlgré lui»
Feu Follet resta encore quelques minutes immobiles, se taisant,
Puis, dans un grand rire, il se redressa et claqua dans les mains. La pauvre bête fut presque suffoquée de surprise, elle resta une demi-seconde immobile de stupeur, puis bondit de la pierre, dans l’herbe, passant de gris au vert dans l’instant. Et, de toute la vitesse que lui permettaient ses courtes pattes, disparue dans un amas de broussailles.
Feu Follet tourna son visage vers l’Honorable, ses yeux étaient rieurs et l’Honorable eut un instant l’impression que son ami avait exactement entendu toutes les pensées qui lui avaient traversé l’esprit. Il en fut un moment troublé et bougonna un peu pour masquer sa gène : « Feu Follet, tu lui as fait peur ! Ce n’est pas bien aimable de ta part ! »
Feu Follet rit de plus belle, fit une pirouette et s’envola.
« A bientôt Honorable ! »
Ce dernier laissa alors le sourire envahir son visage,
C’était une bien belle journée.
10:28 Publié dans Feu Follet et l'Honorable | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : caméléon, feu follet
26.10.2008
L’Honorable avait pris sa cane et emprunté la petite route
qui serpentait en pente douce entre les prés. Le temps était chaud encore, la nuit mettrait bien une heure avant de tomber. Il allait de son pas lent et sûr, se contentant de respirer l’air du soir.
Au détour d’une courbe, il entendit un léger bruit de l’autre coté de la haie d’aubépine qu’il longeait depuis quelques minutes. Il ralentit son pas puis s’arrêta. Il tendit l’oreille et perçu un gémissement. Quelqu’un, qu’il ne pouvait voir, semblait pleurer à quelques mètres de lui.
Il resta parfaitement silencieux, se sentant indiscret et ayant peur, par le moindre bruit, d’effaroucher celui ou celle qui maintenant sanglotait. « Non, non, jamais, non… » Des mots s’échappaient des gémissements. Des mots comme une plainte obsédante « non, jamais, non, c’est impossible, ce ne sera jamais ».
L’honorable en eut le cœur retourné. Quelle était la cause de tant de chagrin ? « je ne dois, je ne peux, jamais, non, jamais ». Le vieil homme à qui la vie avait offert tant de joies et tant de peines aussi, retenait son souffle. Derrière l’aubépine, la plainte se poursuivait, se transformait en litanie de plus en plus sourde, en berceuse du chagrin « je ne dois, je ne peux, rien ne sera ».
Ce sanglot qui devenait murmure sans se consoler, emplie le cœur de l’Honorable de tristesse, il connaissait cette plainte, elle avait baigné son visage de larmes maintes fois. C’était la voix de l’amour qui ne se peut, qui ne se doit, qui ne sera. Il resta un moment silencieux, puis, le plus doucement qu’il put, il se retourna et marchant sur l’herbe qui bordait l’asphalte, il repartit, le pas plus lourd, vers sa maison.
Le souvenir de ces pleurs le poursuivait, le souvenir aussi de ses propres larmes qui s’étaient taries il y bien longtemps.
Quand il parvint en haut du causse, il se retourna, le soleil venait de franchir la frontière du jour, s’élevait déjà la nuit bleutée. Plus bas, là ou quelques minutes avant il s’était arrêté entendant ce gémissement, il vit soudain une lueur bleutée s’élever au dessus de la haie.
« Feu-Follet ! » murmura-t-il.
Un mouvement involontaire lui fit presque se précipiter vers lui mais il s’arrêta. Ces pleurs Feu-Follet les avaient cachés loin de tous, qui était-il pour les vouloir partager ? Un vieux fou, aux souvenirs muets et qu’émouvait parfois cette petite lueur à ailes, une petite lueur qui n’avait trouvé que le soir pour bercer son chagrin. Il reprit alors son chemin vers sa maison, sachant que son petit visiteur ce soir ne viendrait pas.
00:42 Publié dans Feu Follet et l'Honorable | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : feu follet








